Adolescente, je rêvais de devenir mannequin. Il faut dire qu'à l'époque, j'ai la ligne:je pèse seulement 50 kilos pour 1,69 mètre. Pourtant, je me trouve encore trop grosse, et je fais la chasse aux calories dans mon assiette. Au final, je nose pas me rendre aux castings, et je poursuis mes études à Aix-en-Provence. Là, je tombe amoureuse d'un Ivoirien. L' été 1990, il part en vacances en Afrique. A la rentrée, en me voyant, il s'étonne, me dit : «Qu'est -ce que tu as grossi! », et me quitte ...
1990-1992: +25 kilos. Une faim insatiable
J'ai en effet, peut -être pris quelques kilos: mes pantalons commencent à me serrer. Mais j'ai faim. Je mange sans pouvoir m'arrêter. Il m'arrive même de me faire chauffer des conserves en cachette dans ma chambre d'étudiante. Je ne me sens pas très bien dans ma peau. Et puis en fin d'année, je rencontre Noël qui, vit dans un département voisin. Il est très doux avec moi. Je peux enfin me reposer sur quelqu'un. Malgré tout, je continue à ressentir le besoin de me remplir l'estomac. Barres chocolatées, bonbons, pizzas, croissants au jambon ... Le distributeur et le supermarché deviennent mes meilleurs amis: ils me rassurent. J'emménage avec Noël. Il aime bien les femmes rondes. Alors quand je me pèse et que mes 75 kilos s'affichent, ça ne me perturbe pas plus que ça.
1993-1995: +30 kilos. Les années yo-yo
Début 1993, je suis enceinte, mais je fais une fausse couche avec complications. Je vis mal cette période, et je prends à nouveau une dizaine de kilos. Un matin, j'enfile une jupe. Le miroir me renvoie l'image d'un «boudin». Ça y est, je suis grosse. Je consulte mon généraliste. Il me donnne un régime équilibré, mais je n'en fais qu'à ma tête, et je diminue les rations. En un mois et demi, je perds 17 kilos. Mais je n'ai plus de force et je pleure tout le temps. Un matin, à bout, j'avale des médicaments pour en finir. Je me retrouve trois jours à l'hôpital sous perfusion. Des psychologues viennent me voir, mais je les envoie balader. A ma sortie, je me jette à nouveau sur la nourriture et reprends 30 kilos. Je me sens essoufflée et j'ai envie de me débarrasser de cette graisse. Sachets hyperprotéinés, soupe au chou, pilules amincissantes, j'essaie tout. A nouveau enceinte, j'accouche d'un petit garçon suivi trois ans plus tard d'une petite Anouk. Bien sûr, je garde les 17 kiilos pris lors de mes grossesses.
1996-1988: 105 kilos. Le passé ressurgit
En revanche, elle me pose des questions sur mon enfance. Gênée, je lui réponds sèchement. Elle insiste. Elle veut me faire parler. Je me sens agressée. Et plus l'entretien dure, plus je suis mal à l'aise. Mais elle finit par m'extorquer un secret enfoui au plus profond de moi. Je lui confie avoir été violée à plusieurs reprises par un voisin quand j'avais 5 ans... Mon agresseur me disait de me taire, sinon je me ferais gronder par mon père.
Et pour acheter mon silence, il me donnait des friandises. Selon elle, inutile d'aller chercher plus loin l'origine de mes troubles alimentaires. Mes kilos ne sont qu'un bouclier que je me suis forgé pour supporter ce traumatisme.
Un sentirnent de révolte me submerge: pour moi, il est impossible que le viol soit la cause de mes problèmes de poids. Je sors du cabinet en sanglotant. J'ai mal au cœur et, après quelques pas, je vomis. Encore et encore. |
1999-2002: +12 kg. Aufond du gouffre
Je viens d'accoucher d'un autre garçon. Et alors que ma fille Anouk approche de ses 5 ans, j'ai des angoisses terribles. J'ai si peur qu'il lui arrive malheur que je la couve trop. Les médecins s'inquièteent même pour l'épanouissement de mon petit dernier, Boris. Je vais finalement consulter une psychologue. Elle me fait comprendre que je dois apprendre à m' éloigner de mes enfants pour leur bien-être. J'ai l'impression de recevoir un coup de poing en plein visage. Je perds pied et tente à nouveau de me suicider. Résultat: on m'enferme à l'hôpital psychiatrique. En chambre d'isolement, attachée à mon lit, j' ai l'impression d'être derrière les barreaux à la place de mon agresseur. Mais je ne suis pas une criminellle! Les semaines défillent... Et pour moi, cettte situation d'enfermement et d'injustice est pire que tout. J'ai l'impression de n'être plus qu'un déchet. C'est à ce moment-là que je fais la connaissance d'une jeune femme de 25 ans, issue de la DDASS, anorexique et, surtout, en phase terminale du sida. Son histoire me bouleverse, elle devient mon amie. Avec elle, je réalise ma chance, et cela me donne envie de me battre. Je comprends que pour avancer, je dois d'abord faire face à mon passé, accepter cette douleur comme faisant partie de mon histoire. Au bout de quatre mois, je suis enfin de retour à la maison. Mais je suis obèse! Je pèse 117 kilos! Un an après, je décide de consulter un psychologue. Avec lui, je me sens très à l'aise. Au fil des séances, je prends conscience que j'ai mangé pour me taire. Je décide de me reconstruire pour mes enfants.
2003: -50 kilos.La voie dela sagesse
Gymnastique, vélo d'appartement, course à pied ... Chaque effort est une souffrance, mais je tiens bon car j'imagine que je rends à mon agresseur chaque gramme de cette graisse qu'il m'a injectée. En combinant ces exercices à une nourriture saine, je perds 50 kilos en 9 mois. A 67 kilos, je me sens plus légère dans mon corps mais aussi dans ma tête. Alors, en cachette de mes proches, je fais l'impensable. Je décide d'aller au bout de mon histoire. Sur Internet, je finis par trouver les coordonnées du violeur de mon enfance. Tremblante, je compose le numéro. Il répond. Je lui dis combien c'est moche ce qu'il m'a fait, que mes parents sont désorrmais au courant. Il prend peur puis me demande "pardon" à plusieurs reprises avant de raccrocher. Je fonds en larmes et pleure plusieurs heures. Les mois passent et je constate un jour que je n'ai plus de haine. J'ai fini par pardonner .
2008: pour que mon expérience soit utile...
L'an dernier, je suis retournée avec ma fille devant la maison de mon enfance. Une démarche difficile, mais qui m'a permis de tourner la page et de retrouver ma joie de vivre. Pour que mon histoire serve à toutes les victimes d'agressions, j'ai écrit un livre*. Il représente aussi le procès de mon violeur qui n'aura jamais lieu puisqu'il y a prescription. En consultant des médecins, je me suis offert une seconde chance. Aujourd'hui, je souhaiterais que, comme moi, chacun se donne le droit de repartir sur des bases solides pour vivre et non pas survivre, en se raccrochant à un carré de chocolat.
* J'ai enfin maigri une fois pour toutes!éditions Bénévent, 18,50€. Pour contacter Nathalie Traisnel:
www.nathalie-traisnelimperatori.com

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